Voici une petite histoire.

 LE CHAPEAU OUBLIE

violine

                                                             Un grenier recèle toujours un tas de secrets, un tas de vieilles choses accumulées ça et là, entassées …. et même … oubliées. Et ce grenier là, en particulier, détenait nombre de reliques. 

Jusqu’à présent, personne depuis des années n’était venu s’y glisser ; la poussière avait pris le dessus et les araignées, jamais dérangées, avaient tissé des toiles longues, longues, comme des voiles de mariées. La petite lucarne ne laissait plus passer qu’un mince rayon de lumière. Tout était resté à sa place, à la même place que lorsque ils avaient été montés, entassés, comme tous ces objets dont ne sait plus que faire, mais dont on ne peut se séparer et que l’on ne veut pas jeter. 

C’est comme ça que depuis des années, je me trouve dans une vieille malle, parmi des vieux draps en Métis « fleur bleue », brodés aux initiales « S »,( draps délaissés au profit de ceux en coton et en tergal, moins rugueux pour la peau) , parmi des combinaisons de coton  ou percale, finement ajourés, parmi des coupons de tissu et des dentelles.

Je suis là, sûrement depuis la disparition de « S » ; les enfants ont entassé toutes ces vieilleries dans des malles, dans des cartons, et nous sommes tous atterris sous les toits. 

Non que je ne  m’y déplaise, mais je commençais à étouffer là-dedans. 

Et puis, …. Remue ménage aux étages inférieurs ; il y a eu des petits enfants ; j’entendais souvent le même prénom qui revenait : -« Sarah, redescend, tu n’as rien à faire en haut » ;

 - « non, Sarah, il n’y a pas de clé pour ouvrir le grenier ». Sarah par-ci, Sarah par-là ; sûr que notre Sarah devait être une vraie petite espiègle.

Enfermé dans cette malle, à force de côtoyer les mêmes reliques, je n’avais pas grande conversation. J’avais appris quand même que ces fameux draps en Métis avaient appartenu à Stéphanie, l’arrière grand-mère de Sarah, qui les avaient brodés à l’âge de 10 ans. Elle appelait ça : son trousseau !. Elle savait faire les « jours » comme personne. Ils étaient séparés fil par fil, habilement et très méticuleusement ; c’était un travail de longue haleine que savaient faire à cette époque, toutes les petites filles. J’avais appris aussi que les dentelles, elle les avait faites au crochet, avec du fil de coton, comme le faisait jadis sa grand-mère ! ; certaines de ces dentelles,  étaient ce que l’on appelait des « chemins de table », d’autres avaient orné des rayons d’armoire et d’autres encore avaient été décousus sur des dessous féminins. Je côtoyais donc sûrement des dentelles de petites culottes !

Moi aussi, j’avais donc appartenu à cette Stéphanie.

Je pensais bien finir mes jours ainsi enfermé dans le noir de cette malle, à étouffer, si ….des petits pas feutrés ….. tâtonnants …………..timides …………..peureux ………..à gauche …………à droite , puis, ça s’arrête devant la malle ; la fermeture est dure, le couvercle est lourd, je sens la peine qu’on a à ouvrir, puis, enfin ………….Ouf …………..de l’air !! Deux petits yeux ahuris regardent avec émerveillement les trésors renfermés dans cette malle. Ces yeux contemplatifs doivent appartenir à la petite Sarah.

Ses petites mains fouillent, touchent, lèvent puis reposent et soudain, je l’entend : « oh ! j’ai trouvé un beau chapeau ! » « Oh ! le beau chapeau ! ».

« C’est de moi qu’elle parle » me dis-je. Oui, j’étais beau jadis, mais aujourd’hui, à quoi dois-je ressembler ?  Il y a si longtemps que je ne me suis pas vu dans un miroir.Oui, j’étais beau alors, c’est du moins ce que j’entendais quand Stéphanie rencontrait ses amies. Elles s’exclamaient toutes « Oh ! Quel beau chapeau Stéphanie, quel bon goût tu as ». 

Oui , quel bon goût elle avait Stéphanie !                                           

                                                 chapeau !

J’étais de toutes les sorties ; un mariage : vite Stéphanie épinglait roses et feuillage sur le côté, et rubans qui flottaient dans le dos. Rubans toujours assortis à ses toilettes ; un pique nique ! j’avais droit aux fleurs des champs fraîchement cueillies. L’automne, j’arborais fièrement un énorme nœud écossais à l’arrière, avec 2 pans taillés en pointe. L’hiver, j’avais droit au velours, des roses qu’elle confectionnait toutes en velours, des rubans de velours qu’elle épinglait au gré de son imagination, sur le côté, elle relevait le bord d’une épingle et me portait légèrement décalé. Il lui arrivait aussi de relever le devant et de fixer une broche de strass.                                                            

Elle me portait fièrement et, toujours, au moment de sortir, jetait un dernier coup d’œil dans le grand miroir, retouchait son allure, me redressait ou m’inclinait légèrement sur son visage, réajustait ses vêtements. J’étais fier d’être si bien porté. En plus, et c’est un plus, Stéphanie, elle sentait bon. Ses parfums, eux aussi, dépendaient des saisons. J’avais toujours ma place sur la petite chaise de l’entrée ; quand elle rentrait, c’est la première chose qu’elle faisait : elle me prenait délicatement et me posait sur la chaise, me remettait dans mes plis, arrangeait mes rubans et moi, je l’attendais jusqu’au lendemain.

Si par hasard elle croisait dans la rue une belle dame (comme elle disait !, avec un beau chapeau, son réflexe était de me mettre en évidence ; elle redressait d’un coup en arrière la tête afin que l’on me voit bien. Elle prenait des idées pour me parer d’atouts sur des chapeaux qui étaient en vitrines de « grands magasins », achetait la marchandise, coupait, cousait, une voilette sur le devant, et la voilà ressemblant à la       Passante du Sans Souci, énigmatique, secrète.                                                            

chapeau voilette

Les années ont passé … et passé…. Et Stéphanie malgré les années m’a toujours et toujours porté dignement et avec élégance. Et puis, un jour, plutôt, un matin, je suis resté sur la petite chaise de l’entrée. J’y suis resté longtemps et Stéphanie n’est pas venue me chercher. Voilà LE pourquoi et LE comment je me suis retrouvé là, enfermé dans cette malle, un peu comme le Génie d’Aladin, attendant qu’une bonne âme vienne me délivrer, et cette bonne âme, c’est la petite Sarah. 

Et voilà notre petite curieuse en admiration devant moi, resté empilé avec les draps et autres vieilleries. A quoi dois-je ressembler ? je suis curieux de savoir. 

Elle me prend, me tourne, me retourne et, comme le faisait Stéphanie, me pose sur sa petite tête menue.

Elle court dans le grenier, court jusqu’au vieux miroir posé là lui aussi, depuis tant d’années,  enveloppé de vieux journaux. Elle écarte les journaux, essuie la glace avec la paume de ses mains, et …………je reconnais mon image……….. c’est moi ! les années ne m’ont pas trop vieilli, juste un peu cabossé ; les rubans sont décolorés, passés de couleur, mais une fois rafraîchis ils me redonneront de la classe. Sarah s’affaire, elle redresse le côté plié ; on sent dans ses petits doigts le côté féminin de Stéphanie.

Je vais revivre, revivre, peut-être de façon plus moderne, plus tard aussi, car Sarah est encore un peu jeune pour sortir avec moi. Je peux attendre, car je sais qu’elle reviendra me voir, me chercher et comme Stéphanie, elle repliera le devant et nous courrons les champs comme je l’avais fait jadis avec sa grand-mère ; et peut-être comme « elle », elle m’épinglera des fleurs fraîchement cueillies. Alors, j’attendrai ………… 

                        A bientôt Sarah

Vous l'avez compris, cette histoire est pour Sarah. Chapeaux et plâtre de Marina, sculpté par Magdeleine.

N'oubliez pas de mettre votre commentaire. Merci