L'histoire de Grinn est l'histoire comme vous allez le voir d'un petit grain de sable, minuscule petit grain de sable. Ah ! s'il pouvait parler il en aurait des choses à dire. Alors, je l'ai fait parler ce petit Grinn. Et voici le résulat.

GRINN, le petit grain de sable

Je suis né sur une grande, très grande plage, là-bas, tout là-bas, aux Antilles …. La plage des Salines.

Perdu parmi des milliers de semblables, je me porte à merveille hors saison, mais je suis si minuscule, si petit, à peine visible si on est pas tous réunis, que je suis sûr que vous n’avez jamais fait attention à moi. Je suis GRINN, le petit grain de sable ; je vis là, depuis ma naissance, ne me demandez pas quand c’était, je ne me rappelle pas. J’y ai passé toute mon enfance, ma jeunesse, j’y passe ma vie ; je suis là, et toute ma vie, mes jours, mes heures, mes secondes, je suis là. Je reste à écouter les vagues qui viennent parfois me faire boire la tasse ; parfois aussi, lorsqu’une vague plus forte arrive, je n’ai pas le temps de fuir, elle m’entraîne, me déplace, et je suis obligé de me réadapter à mon nouvel  emplacement, mais j’aime bien ça ; j’attend une autre vague et je surfe … elle finit toujours par me ramener vers les miens.

On voit parfois de drôles de bestioles : des pattes qui courent avec un coquillage sur le dos ; des autres qui ont de grandes pinces qui me font peur ….

Et puis, de temps en temps, il y a du vent. Quand il souffle, on s’accroche, on se cramponne, on essaie de rester unis.  C’est drôle parfois, ça peut ressembler à un léger souffle, parfois à un sifflement, mais des fois, quand il est en colère, il gronde et rend la mer mauvaise. Le vent ici à un nom très joli, on l’appelle « les Alizés ». J’ en connais d’autres, comme la Tramontane, le Zéphyr, le Mistral, la Bise, le Blizzard, mais chez nous, quand les Alizés soufflent dans les branches de palmiers, sur la plage, on l’aime bien ; on dirait de la musique.

Il est  vrai, je suis petit, mais, vous pouvez me voir quand même, vous pouvez voir la mer, les vagues, mais le vent ?  Moi je ne l’ai jamais vu ; le vent c’est qu’un mot ; on le sent, mais il est invisible.

Prenez-moi , tout seul, juste le petit GRINN, dans le creux de votre main, minuscule, perdu, mais je suis là quand même, et par milliers, par million, par million de million,  nous formons une plage ici, un désert ailleurs ; nous sommes semblables, plages et déserts, l’avez-vous remarqué ? Oui bien sur !!!

Donc, je suis là, aujourd’hui encore, à l’heure où je parle, sur la plage, m’abandonnant à mon seul loisir : la bronzette ; je me fais dorer au soleil toute la journée ; je me prélasse, savourant les derniers instants de tranquillité : c’est bientôt l’arrivée des touristes. C’est mon appréhension, ma hantise…

On les reconnaît, quand ils arrivent, ils sont aussi blancs que moi.

ATTENTION !!………….  Ils arrivent … Ils sont là …   à moi …….  S’cour …….. Sans précaution, ils étalent leur serviette pour s’allonger des heures entières ; vous croyez qu’ils font attention, et bien non, pas du tout attention au petit GRINN ; pas vu !! Ils se laissent tomber, se tournent et se retournent, m’écrasent, me tassent, puis quand ils partent, si par malheur je me suis accroché à leur serviette, ils me secouent ; si je me retiens, ils secouent encore et Hop !! Expédié  le petit GRINN ; éjecté au loin sans pitié ; je m’aplatis au sol et …  oh mais c’est quoi ce grand truc avec des doigts aux extrémités qui va atterrir sur moi … noooonnnnn ….  Evité de justesse. Je  suis sûr que c’était un pied au moins du….. 50 !!!!!

Hé ! le gamin là , qu’est ce qu’il s’apprête à faire avec ses engins de torture ; les parents ont acheté à leur cher bambin tout l’ attirail, au camelot du coin, pour faire de bon, gros, beaux pâtés, des beaux châteaux de … sable !! et le voilà avec sa pelle et son râteau  ;  et  je te ratisse, et je te pelte, et  je  te  mets  dans  un  petit  moule,  et  je  t ‘aplatis un coup, encore, et v’lan, sur le dos. Il est brute celui-là. Ouf !! Il est parti à l’eau ; enfin tranquille ; je me dépêche de me secouer. Je reprends mes esprits, juste avant de recevoir une balle en plastique ; ils arrivent avec leur raquettes neuves et apprennent à jouer à leur progéniture : planquez-vous !!!

Oh ! Comme je regrette les périodes où je restais à me prélasser ; juste le bruit de la mer ; là, c’est horrible, les pleurs ; les cris, les radios et … mais, c’est quoi cette odeur, ….  Suis asphyxié moi ;  c’est les scooters de mer qui démarrent depuis la plage. Je me bouche le nez, j’étouffe …  de l’air ….

Tiens, une bonne odeur de beignets, de chouchous : c’est BIMBO, plateau sur la tête qui déambule la plage ; lui, je le connais, depuis des années, il arpente la plage de long en large ; il en fait des allées et venues ; mais, c’est BIMBO ! il est connu pour sa gaîté. Peut-être l’avez-vous déjà vu ? Toujours nu-pieds ; son pantalon de toile qu’il a coupé lui-même à mi-mollets et sa chemise à fleurs, ouverte sur son corps d’ébène ; il marche, il marche, il en fait des pas pour vendre ses beignets ; lui en avez-vous acheté ? Moi, je ne connais que l’odeur ; s’ils sont aussi bons qu’ils sentent bon !! Qu’est-ce que ça doit être !!!

J’ai eu une journée harassante.

Ah tiens ! voici Emma , la petite photographe de la plage ; elle prend les enfants en photo hyper bien ; elle leur fait prendre la pose, alors, moi je me redresse, je grimpe sur la pointe des pieds pour que l’on me voit bien sur la photo ; mais c’est pas moi qu’on regarde.

Emma elle est jolie avec ses boucles brunes et son teint doré ; toujours l’appareil prêt et quand elle voit un bambin amusant, alors elle prend ses clichés ; Emma elle est gentille, elle tapote déjà de sa petite main le sable, elle installe le bambin, s’amuse avec lui et CLIC … elle prend la photo au bon moment ; moi, j’aime bien Emma ; sûr qu’elle aime notre plage ; en plus, Emma, elle sent bon ; elle sent pas l’huile à bronzer comme tous ces touristes, mais elle sent l’air marin, sa peau est imprégnée de l’air iodé, de goût du sel. Quelquefois aussi, Emma, elle est fatiguée, car elle est comme BIMBO, elle arpente la plage toute la journée, alors, elle s’arrête, elle s’assoit, doucement, quelques minutes, près de moi, souffle un peu et reprend son travail. Moi, je suis ravi de l’avoir eue pour moi quelques instants.

Ce que j’aime, c’est regarder les gens ; je les voit, eux ne me voient pas ; j’ai été obligé d’apprendre plusieurs langues pour bien comprendre tous ces touristes, mais, ça, je ne le dis pas, comme ça, je peux surprendre leurs conversations sans qu’ils sachent qu’ils sont écoutés ; je suis comme qui dirait : un espion !!! (Chut ….faut pas le dire).

Ah ! si je disais tout ce que j’entends, et aussi tout ce que je vois puisque vu ma petitesse, ils m’ignorent ; celui-la qui vient de manger un bonbon et qui enterre le papier de son doigt dans le sable ; et cette grosse dame là qui vient de manger une glace et qui a jeté son papier froissé ; comme si la plage était une immense poubelle ; et celui-là encore qui vient de terminer son coca et qui le retourne dans le sable ; je suis outré ! car tous les matins, avant même qu’ils arrivent tous, on nous nettoie, on nous ratisse, on nous remonte, pour faire une plage accueillante.

A midi, il a fait très chaud, moi je suis habitué à cette température, mais les épaules blanches de nos nouveaux arrivants n’ont pas apprécié du tout ; et vas-y que je te passe de la crème et en final, en fin de journée, ils ressemblent à des écrevisses ; c’est ce que l’on appelle « un coup de soleil » ; je ne connais pas ça moi.

Heureusement, la fin de journée arrive ; je n’ai pas de montre, pas d’heure, mais je vois qu’on plie  les parasols ; on rappelle les gamins qui ne veulent plus sortir de l’eau ; on récupère les seaux, les pelles, les râteaux, on tire les gamins qui piaillent, on roule les nattes en secouant bien, qu’il ne reste pas de sable, et chacun va rentrer dans sa petite location. Je vais enfin pouvoir respirer. OUAOUHHH !! je m’étire. Une journée de plage, c’est hyper fatigant. Je suis épuisé. Tiens, il y en a un qui a laissé son journal, un peu de lecture me fera du bien ; les nouvelles ne sont pas bonnes ; les gros titres me font peur ; ils m’agressent ; voyons s’il n’y a pas des histoires drôles.

Oh ! C’est quoi ce truc ? Je vois tout sombre en regardant dedans ; je vois sombre et ça ne me fait pas mal aux yeux en regardant le soleil ; c’est un gamin qui a oublié ses lunettes de soleil ; et bien, moi je vais m’en servir ; je pourrai ainsi voyager « incognito » ; toutes les stars elles ont des lunettes de soleil ; je vois ça quand les dames lisent des magasines.

Tiens, tiens ; il y en a qui prennent des photos. Ah ! oui, il y a un coucher de soleil magnifique sur la mer ; dire que j’ai ce tableau là tous les soirs ; je n’y fait même plus attention ; les rayons du soleil brillent à la surface de l’eau et viennent s’échouer à mes pieds ; c’est vrai que c’est beau ; mes photographes attendent que passent sur le soleil rougi un vol de mouettes ; les mêmes mouettes qui vont arriver bientôt pour dévorer les restes de repas éparpillés par-ci, par-là ; elles ont des becs pointus et j’évite de me trouver à côté d’un morceau de cornet de glace par exemple, elles me croqueraient comme rien ! En plus elles sont bruyantes, elles piaillent pire que des gamins.

Il est tard ; les pêcheurs vont rentrer ; d’ou je suis, je vais apercevoir leur chalutiers ; j’aime ma plage, mais il y a une chose que j’aimerais, c’est voir une fleur ; sur le sable, il n’y a pas rien qui pousse ; pire que le désert.

     ………       La fleur du petit Pince                                                        

Il commence de faire nuit ; ici la nuit arrive vite : 18 h environ ; j’ai entendu des touristes dire qu’en Métropole il faisait nuit plus tard, je sais pas si c’est vrai, au moins, ils profitent plus de leur journée.

La nuit, moi, je n’ai pas peur ; je regarde les étoiles qui sont toutes allumées, comme des petites lumières et je me demande bien, si, sur l’une d’elles, il y a du sable, des plages, des dunes, et des petits GRINN ? …

La mer maintenant est devenue noire ; seul le bruit des vagues me fait penser qu’elle est encore là ; elle est impressionnante, troublante ; je ne la voit plus, mais elle gronde et son mouvement incessant de flux et de reflux m’angoisse’ et m’inquiète. Je connais ses colères, je sais qu’elle peut engloutir un bateau entier dans ses entrailles, pour en avoir vu s’échouer les carcasses sur la plage.

La nuit sera calme ; je vais pouvoir rêver en paix, sans avoir peur d’être écrasé par un énorme pied, pour moi qui suis si petit, les pieds sont ma hantise, ils me paraissent gigantesques avant de s’abaisser sur moi ; c’est comme une éclipse ; tout à coup, c’est le manque de lumière, le soleil se cache et paf ! je reçois un building qui s’écroule, un coup de poing en plein estomac !! un coup de marteau sur la tête, que sais-je encore, je reste étourdi pendant très longtemps.

Alors, maintenant, quand vous irez à la plage, pensez au petit GRINN ; le minuscule petit GRINN, peut-être à côté de vous ; ne l’écrasez pas, ne le bousculez pas trop non plus ; laissez votre emplacement net en repartant et aussi, laissez-le sur sa plage, ne l’enfermez pas dans une bouteille à souvenir pour l’installer sur un meuble de salon ; c’est vrai, je suis clostro ! Enfermé, j’étouffe, et la mer me manquerait trop.

Pour un souvenir, je suis trop petit pour être seul sur une photo, alors prenez une photo de la plage, je ferai un petit signe, vous me reconnaîtrez.

Si ma vie vous a plu, pensez à me faire glisser dans le creux de votre main, gentiment, puis à me reposer où vous m’avez pris. N’oubliez pas que la plage est mon « port d’attache ».

 FIN

Je ne sais pas si ça vous a plu, mais moi j'adore Grinn. J'aime sa vision de la plage et des touristes. N'oubliez de mettre votre commentaire. Merci